La résidence alternéé en France, une expérience généralement bien vécue (Gérard Neyrand, 2005)

Posted on March 2, 2013 by

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LA RÉSIDENCE ALTERNÉE, UNE EXPÉRIENCE GÉNÉRALEMENT BIEN VÉCUE.
http://www.acalpa.info/pdf/la_residence_alternee.pdf

Gérard NEYRAND
Sociologue.
Responsable de recherche au CIMERSS.
Habilitation à diriger des recherches en sociologie.
Doctorat de 3° cycle en sociologie.
DESS de psychopathologie.
CIMERSS, 175 rue Fernand Canobio 13320 Bouc-Bel-Air
tél. 04 42 22 99 80 –
standard/fax 04 42 22 99 81 –
e-mail : cimerss@wanadoo.fr

RÉSUMÉ :
La mise en avant de l’ expérience positive de la résidence alternée vécue par un certain nombre de parents et d’enfants enquêtés a contribué à modifier le regard sur cette pratique longtemps décriée, jusqu’à se reconnaissance officielle par la loi de mars 2002. L’auteur de la principale enquête française sur le sujet détaille ici la façon dont parents et enfants ont pu vivre cette solution de résidence, l’intérêt qu’ils y ont trouvé et les inconvénients qu’ils ont expérimenté. Désormais investie par un nombre croissant de parents, elle présente l’avantage, par-delà les contraintes nécessaires à son adoption, d’offrir un compromis satisfaisant beaucoup d’enfants et de parents pour que parentalité, conjugalité et individualité puissent trouver une articulation harmonieuse dans une période d’après-séparation qui ne s’y prête guère.

MOTS CLÉS : DIVORCE – SÉPARATION – AUTORITÉ PARENTALE – RÉSIDENCE – ALTERNANCE – INTÉRÊT DE L’ENFANT – COPARENTALITÉ – DROIT – FAMILLE – SOCIOLOGIE – PSYCHOLOGIE –

LA RÉSIDENCE ALTERNÉE, UNE EXPÉRIENCE GÉNÉRALEMENT BIEN VÉCUE.
article publié dans Divorce et séparation, n°1, 2005.

La résidence alternée en France a une histoire bien plus ancienne que ne le laisserait supposer la date de sa reconnaissance officielle par la loi du 4 mars 2002, qui stipule : « La résidence de l’enfant peut être fixée en alternance au domicile de chacun des parents ou au domicile de l’un d’entre eux. » (article 372-2-9) Dès les années 70, ces années où l’affirmation de la revendication à un divorce par consentement mutuel a abouti à sa reconnaissance par la loi en 1975, et où de plus en plus de couples ont décidé de vivre en union libre ; dès ces années donc, elle a commencé à être pratiquée par une fraction non négligeable de la population des divorçants et des séparés, sous le nom de garde alternée. Le contexte était fort différent et cette pratique était avant tout clandestine, rarement officialisée par une décision de justice, qui s’établissait alors à contre-courant des usages juridiques. Pour le droit et la plupart des justiciables, il était inimaginable – ou pour le moins difficile à imaginer – qu’un enfant puisse vivre alternativement chez l’un puis l’autre parent après la séparation de ceux-ci. Beaucoup continuaient à fonctionner sur l’ancienne conception selon laquelle l’enfant devait rester avec la parent non fautif, ou avec la mère même si elle était à l’origine de la séparation (deux logiques de référence pouvant alors s’opposer [1]), mais en tout cas avec un seul parent, dans une situation véritablement monoparentale…

Evolution sociojuridique et préoccupation parentale
C’est lors d’une première enquête concernant les parents séparés, et les aides diverses qui pouvaient leur être accordées (Neyrand, Guillot, 1988), que je fus confronté à des situations de garde alternée de fait, et à la revendication de beaucoup de ces parents à ce que cette pratique soit officiellement reconnue. En réalité, à ce moment-là, en 1988, la garde alternée n’existait déjà plus officiellement – même si beaucoup de parents continuaient et continuent encore à l’appeler ainsi – car la loi de 1987 venait d’opérer une rupture fondamentale avec les textes précédents. Votée à l’issue de débats houleux et passionnés, elle venait affirmer de façon contradictoire l’application du principe de coparentalité à l’aprèsséparation. Principe qui était devenu la nouvelle référence pour la famille conjugale en 1970 en France, avec la loi abolissant la puissance paternelle au profit de l’autorité parentale partagée par père et mère dans les situations biparentales.

C’est donc, de façon apparemment bizarrement décalée, 17 ans après, que ce principe fut affirmé comme référence pour la gestion de l’après-séparation. Pourquoi ne pas l’avoir introduit en 1975 à l’occasion de cette si importante réforme que représentait la ré-introduction [2] du divorce par consentement mutuel ? Deux raisons à cela : l’importance des pesanteurs socio-juridiques et du poids des représentations traditionnelles, et le passage à l’intérêt de l’enfant comme nouveau principe de référence, en même temps qu’était reconnue aux adultes une plus grande liberté dans la gestion de leur vie privée. Or, mettre en avant l’intérêt de l’enfant ce n’était plus se référer à la Morale (comme avec la condamnation antérieure de l’infidélité) mais au consensus idéologico-scientifique sur ce en quoi pouvait constituer cet intérêt (Théry, 1985). Ce consensus voulait qu’après-séparation l’enfant soit élevé par un seul parent. « Lorsqu’il est petit, un enfant ne peut pas supporter la garde alternée sans rester flou dans sa structure, jusqu’à, éventuellement, se dissocier au gré de la sensibilité de chacun » (Dolto, 1988, 70) ; et que ce parent soit la mère, surtout pour un jeune enfant. Celle-ci étant reconnue comme la spécialiste incontestée de l’éducation familiale, malgré l’appel à la co-éducation développé par les nouveaux mouvements sociaux post-68. En effet, la plupart des parents, et en proportion plus importante encore les spécialistes de la clinique psychique et les juges, continuaient à se situer dans le prolongement de l’opinion – pourtant datée – de Winnicott (1971), selon laquelle « le père est incapable de tirer du plaisir du rôle qu’il doit jouer et incapable de partager avec la mère la grande responsabilité qu’un bébé représente toujours pour quelqu’un. » Il apparaissait ainsi bien trop dangereux pour l’intérêt de l’enfant, et que le cadre de vie de celui-ci ne soit pas limité à un seul territoire, et que ce territoire ne soit pas maternel.

Mais le développement des séparations risquait alors de conduire à l’affaiblissement progressif du lien paternel, jusqu’à donner une certaine consistance au fantasme d’une société devenant matriarcale (Schneider, 2002), en remettant de fait en cause le principe de double filiation constitutif de notre ordre anthropologique [3]. C’est pour lutter contre ce risque que fut élaborée la loi de 1987 concernant les divorcés, puis celle de 1993 généralisant ses dispositions aux couples non mariés.

Mais leur logique était profondément contradictoire, car elles essayaient de faire coexister deux principes s’excluant : la coparentalité et l’unicité du lieu de résidence (paravent de la prépondérance maternelle dans l’éducation). Ce qui se traduisait par l’affirmation du maintien du partage de l’autorité parentale après la séparation et par la nécessité de détermination d’une résidence unique de l’enfant. La notion de garde éclatait en deux, elle qui jusque là liait l’attribution de la résidence et l’autorité sur l’enfant. Désormais, la norme était le partage de l’autorité (principe de coparentalité), mais en parallèle à l’affirmation d’une résidence unique de l’enfant (renvoyant à l’interprétation faite du principe d’intérêt de l’enfant), exclusive dans la formulation juridique de toute possibilité d’alternance, car le juge doit, en 1987 comme en 1993, indiquer « le parent chez lequel les enfants ont leur résidence habituelle » lorsque ceux-ci ne sont pas arrivés à le faire eux-mêmes.

C’est dans ce contexte que fut lancé par la Caisse Nationale des Allocations Familiales l’appel d’offres de recherche sur le thème « Evolution du droit et évolution de la famille » et que je proposais d’étudier la question de la résidence alternée (Neyrand, Mekboul, 1993).

S’agissant d’une pratique illégitime et controversée, la principale hypothèse que l’on pouvait faire concernant le vécu des parents – et surtout des enfants – dans ce mode de résidence portait sur la qualité de leur vécu. Se pouvait-il que des enfants ne soient pas psychiquement déstabilisés par cette façon de faire et puissent vivre positivement cette situation ? Quel intérêt pouvaient y trouver les parents et quelles justifications donnaient-ils à leur choix de vivre une situation en marge de la loi ?

Une enquête qui a bousculé bien des idées reçues
S’agissant d’une recherche exploratoire et qualitative, l’échantillon ne pouvait prétendre à une représentativité des situations d’alternance par rapport aux situations post-séparation. Ce d’autant plus que n’existait aucune statistique sur une pratique alors clandestine. Seules deux enquêtes généralistes de l’Institut national d’études démographiques permettaient de donner par la bande une estimation très approximative à moins de 10% (Villeneuve-Gokalp, 1999). Notre objectif fut alors de rencontrer des personnes dans des situations différentes, dont la moitié devaient se trouver en situation d’alternance depuis longtemps, une minorité ne plus la pratiquer, une autre minorité l’avoir souhaité sans pouvoir la mettre en place, et un tiers environ se trouver en résidence unique acceptée par les deux parents. Conformément au constat empirique du développement de cette pratique parmi les couches moyennes d’un niveau d’éducation relativement élevé (largement supérieur au Bac), l’enquête a touché essentiellement ce milieu. Elle a concerné alors, outre un échantillon de juges et d’avocats, 34 couples séparés, dont 19 avaient une expérience – généralement longue – de la résidence alternée. C’est parmi eux que nous avons obtenu le plus fréquent accord d’interview des deux parents. Ainsi, 47 parents ont été interviewés, et, parmi la trentaine d’enfants en résidence alternée, 12 des plus de 7 ans. Réalisée dans un tel contexte, cette enquête a eu un impact qu’à l’époque je ne pouvais imaginer. La publication en 1994 d’une synthèse de la première recherche (1988) et du rapport entier de la seconde (1993) dans un ouvrage intitulé L’enfant face à la séparation des parents. Une solution, la résidence alternée, puis sa réédition en 2001 et en 2004, allait contribuer à la transformation des représentations sociales sur la question, notamment parce qu’il s’avérait – à l’issue d’une recherche et non de simples témoignages individuels – qu’une résidence alternée pouvait être bénéfique et bien vécue par des enfants et leurs parents.

Par delà les difficultés rencontrées par certains, ou le mal-être manifesté par quelques enfants, les résultats du travail donnait, en effet, une image éminemment plus positive de la pratique que celle diffusée jusqu’ici par des cliniciens confrontés aux dysfonctionnements pathologiques qu’elle avait pu mettre en évidence. Evoquons alors les différents niveaux de ce vécu.

Une pratique conforme au mode de vie égalitariste antérieur
Alors que les résidences uniques renvoient généralement à un passé en couple traditionnel, où les rôles étaient bien délimités, la pratique de l’alternance s’établit pour la plupart des parents en prolongement d’un partage antérieur des responsabilités éducatives :

« Pour nous la résidence alternée c’était pas une modification radicale de notre mode de vie » ; et en accord avec leur conception du couple : « On ne pouvait concevoir qu’il y ait une différence entre le père et la mère » ; ou bien « C’était de l’ordre de l’évidence. On considérait que le père comme la mère avaient autant d’importance dans la prise en charge quotidienne de l’éducation de l’enfant. » Ce qui contribue largement à l’adhésion des parents et à leur satisfaction vis-à-vis d’une pratique qui les met en accord avec eux-mêmes en préservant leur double presence [4] L’enquête réalisée par le Ministère de la justice un an et demi après le vote de la loi de mars 2002 (Moreau et al., 2004) montre de même qu’aujourd’hui 80% des demandes d’alternance émanent des deux parents. Ce qui constitue un facteur de réussite ultérieure, même si quelques-unes vont mal fonctionner malgré cet accord préalable, et d’autre s’avérer satisfaisantes malgré leur demande préalable par un seul parent (la moitié des 10% des résidences alternées « à l’essai » seront confirmées par la juge). Cette tendance à ce que la pratique de l’alternance s’établisse en conformité avec les conceptions des parents et leurs attentes en matière de coparentalité n’es pas seulement un élément de leur satisfaction. Elle les positionne positivement à l’égard de celle-ci et favorise son investissement par l’enfant. Il est bien évident que l’absence d’injonctions parentales contradictoires va lui rendre les choses bien plus faciles et agréables, d’autant plus que généralement l’enfant adhère à cette idée d’alternance, qui lui évite le choix forcé de l’un d’entre eux et la culpabilité à l’égard de l’autre.

Il faut bien reconnaître aussi, que dans un certain nombre de cas, c’est plus pour les enfants que pour eux-mêmes que certains parents ont envisagé cette solution. Une mère nous indique ainsi : « Ça a surtout été un avantage pour ma fille » ; quitte à ce que ce soit les enfants qui l’ait suggérée : « Au début je ne voyais que ma mère, mon père je le voyais que très rarement, puis quand il a eu un appartement j’ai proposé à mes parents une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre… Si je restais toujours avec ma maman, ça me peinait de ne pas voir mon père car j’aurais pu oublier que j’avais un père. » (fils de 11 ans)

Cela ne veut pas dire que tous les enfants se trouvant dans cette situation s’y trouvent bien ou la revendiquent. Un exemple nous en est donné par cette situation : un couple d’exconcubins, ayant vécu en voisins pendant quatre ans et pratiqué l’alternance pour leur enfant avec dominance du temps passé chez la mère, de l’âge de 1 an aux 5 ans de celui-ci, ont décidé d’arrêter parce qu’ils trouvaient tous les deux que leur fils ne supportait pas bien cette vie dominante chez sa mère, dont le mode de vie et le comportement affectif l’insécurisait.

Celle-ci indique : « Mon fils a influencé l’évolution de sa résidence par l’instabilité scolaire qu’il a manifestée et qui a poussé à cette nouvelle mise en place [où l’enfant voit encore souvent sa mère mais n’habite plus chez elle]. J’avais passé une année difficile, très investie dans ma psychanalyse. A partir des difficultés de relations avec lui : un peu d’air serait bon et pour lui et pour moi. » Ce que confirme le père : « C’est lui qui est à l’origine du changement, et aussi l’observation de sa mère que nus constituons une cellule familiale avec ma nouvelle compagne, et notre bébé. C’est un élément stabilisateur. En plus l’enfant veut être ici. »

Hormis cette situation, la quasi-totalité des enfants interviewés ont attesté de leur préférence pour l’alternance, « parce que ça nous permettait de voir les deux à la fois de manière équilibrée » me confie cette fille d’une fratrie de trois enfants et qui sont tous du même avis. Ce qui ne veut pas dire que parfois ils n’y trouvent pas des inconvénients.

Des inconvénients diversement ressentis
Ce qui frappe, c’est que – contrairement à l’idée reçue (souvent évoquée par les juges) d’une résidence alternée mise en place par « égoïsme parental » – les inconvénients se sont révélés plus lourds pour certains parents que pour leurs enfants. Comme le dit un père : « Le travail est plus difficile à réaliser pour les parents que pour les enfants. » Ainsi, les parents mentionnent certains aspects psychologiques (généralement liés au maintien des liens avec l’ex-conjoint) autant que des dimensions matérielles comme pouvant faire obstacle à une bonne gestion de l’alternance, alors que les enfants, en revanche, ressentent avant tout la charge matérielle que peut représenter l’alternance entre deux domiciles et ne mentionnent presque jamais des aspects d’ordre psychologique. « Ce qui me plaît pas c’est le changement des affaires, des habits surtout. On n’en a pas assez là où on est. Sinon, c’est tout. » Pour un autre c’est plus le changement d’attitude et de rythme de vie entre les deux domiciles qui le gêne : « Chez ma mère, je suis libre, chez mon père c’est tout le contraire. Et ça change tout d’un coup… Je ne m’habitue pas trop, ça change, je ne me couche pas aux mêmes heures, je ne me lève pas aux mêmes heures et ça depuis longtemps. » Par contre, plusieurs enfants n’émettent pratiquement aucune réserve envers la pratique : « Ça a jamais été gênant. Ils ont toujours habité à côté, à deux rues. » Mais pour tous l’alternance présente d’abord l’avantage de garantir un état psychologique satisfaisant, en maintenant le lien avec les deux parents, et les inconvénients matériels mentionnés apparaissent secondaires, ne remettant pas en question la pratique.

Il s’avère que pour certains parents les choses sont plus lourdes. Tout d’abord parce que cela entraîne un certain nombre d’obligations parfois gênantes, obligation de proximité d’abord – ce qui peut nuire à la carrière professionnelle ou à la constitution d’un nouveau couple, obligation de rester en contact avec l’autre parent ensuite – ce qui dans certains cas s’avère pénible –, contraintes matérielles enfin, car il est clair que la résidence alternée entraîne un surcoût, même si des aides peuvent aujourd’hui être accordées.

L’existence de ces difficultés n’est cependant pas suffisante pour la plupart des parents pour qu’ils remettent en cause la pratique, et les bénéfices relationnels qu’ils en retirent. Certains ont toutefois interrompu celle-ci à cause d’une mutation professionnelle ou d’une recomposition familiale, que ce soit du fait du nouveau ou de la nouvelle conjointe ou du fait de l’autre parent…

Maintenir la double relation parentale, avantage majeur de l’alternance
Le plus grand intérêt de cette pratique, aussi bien pour les parents que les enfants, a déjà été mentionné, car il revient comme un leitmotiv dans les interviews. C’est la possibilité du maintien en équivalence de la double relation parentale. Ses effets psychologiques apparaissent très importants, aussi bien pour les parents, qui, tout en préservant leur relation à l’enfant, lui permettent de bénéficier de leur double présence, que pour les enfants qui, eux, apprécient pour la plupart beaucoup cette formule, et quelles qu’en soient les inconvénients, ne voudraient pas en changer. C’est ce qu’expriment a contrario ceux pour lesquels l’alternance s’est arrêtée, ainsi qu’en témoignent ces deux pères : « Quand j’ai pris cette activité de journaliste radio libre, ça m’a plus ou moins absorbé totalement, au niveau du temps et des motivations personnelles. Je ne les prends plus de façon régulière. Maintenant ça fait un mois que je ne les ai pas pris […]. Maintenant ils sont demandeurs, ils m’en veulent d’avoir une activité trop absorbante. Toute l’année dernière, ça les a perturbés, leurs résultats scolaires en pâtissaient. » ; ou bien : « Elles étaient beaucoup plus heureuses dans la garde alternée qu’après. Sans cesse elles réclamaient la situation d’avant. Elles ont regretté cette période-là. Elles ont vécu alors beaucoup plus la séparation. »

Ce qui est en jeu ici est, bien sûr, le maintien de l’équilibre parental, évoqué par la majorité des parents : « Ils en tirent l’avantage de connaître dans le quotidien leur père et mère. Ils se sentent désirés des deux côtés » ; et aussi par la plupart des enfants : « Moi j’ai 19 ans, je le fais toujours. Ça me permet de profiter de mes deux parents. »

Mais l’équilibre est aussi l’équilibre psychologique des enfants. Beaucoup de parents évoquent cet aspect qui, pour eux, est primordial. On tente à tout prix de préserver celui-ci en offrant à l’enfant le moyen de continuer sa relation avec les deux parents, dans un cadre où les risques sont souvent limités au maximum. Les opinions sur les effets psychologiques bénéfiques de l’alternance sont multiples, certains parents sont plus prudents et s’abstiennent de juger de ceux-ci, mais rares sont ceux qui pensent que l’alternance puisse perturber l’équilibre psychologique de leur enfant, si ce n’est parfois de façon momentanée. La préservation de cet équilibre par l’alternance est, en revanche, évoquée maintes fois, ainsi de cette mère : « Le seul avantage c’est pour les enfants, de réussir la séparation pour qu’ils en souffrent le moins possible. Il ne faut pas détruire l’image d’un père ou d’une mère. »

Les bénéfices éducatifs de la pratique
Ce constat effectué, la plupart des parents et des enfants trouvent à la situation des bénéfices supplémentaires. Certains notent qu’elle donne à l’enfant une ouverture d’esprit plus grande, en le faisant bénéficier de deux modes de vie différents et d’un champ relationnel élargi, et la plupart reconnaissent un bénéfice éducatif indéniable. Bénéfice qui se traduit entre autres souvent par de bons résultats scolaires, et par un bon équilibre psychique. Gérard Poussin et Elisabeth Martin-Lebrun ont étudié le score d’estime de soi au sein d’un échantillon de 3098 élèves de 6ème dont 460 ont été confrontés à une séparation parentale. Parmi eux, les 17 en résidence alternée présentaient un score d’estime de soi supérieur à celui des autres enfants de parents séparés et même à l’ensemble de la population. Ils concluent alors « L’hébergement alterné n’est pas une panacée, mais il représente la moins mauvaise solution qu’ont trouvée des parents pour continuer à assumer leur fonction parentale au-delà de leur séparation, ils doivent être écoutés sans a priori doctrinal » (Poussin, Martin-Lebrun, 1997)

Ce bénéfice participe à la fois de la disponibilité éducative que permet la présence à mitemps des enfants et de la double présence éducative. Lorsque les enfants arrivent, le parent qui assure alors la résidence a eu le temps, hors de la période qui précède, de régler le maximum de problèmes matériels, administratifs, professionnels, voire affectifs. Mieux équilibré et plus détendu, il est aussi plus motivé et dynamique pour s’occuper de ses enfants : « Quand les enfants arrivent à la maison, je suis plus disponible, je suis plus à l’écoute. Et je me sens plus à l’aise dans mon rôle de mère… »

Nombre de pères se sont ainsi beaucoup plus investis dans l’éducation de leurs enfants depuis qu’ils doivent s’en occuper régulièrement seuls, ainsi que le reconnaît cette mère : « Le fait d’avoir eu cette garde conjointe m’a appris à reconsidérer le rôle du père. Avant j’étais trop captatrice. J’assurais le rôle du père et maintenant on est à égalité. Avant j’étais malheureuse en tant que femme, j’avais trop investi mon rôle de mère. »

On voit poindre ici l’idée du rééquilibrage de la vie personnelle que permet une telle pratique : l’éducation des enfants n’est pas sacrifiée pour l’un (en général le père), la vie sociale et relationnelle pour l’autre (souvent la mère).

Les effets sur la vie sociale et affective
De tes effets sur la vie sociale et affective concernent aussi bien les enfants que leurs parents. Les enfants reconnaissent, en effet, que pour eux l’un des avantages de la situation c’est de rencontrer et de connaître plus de monde, d’avoir plus d’expérience de la vie et des contacts qu’elle procure, loin de l’idée omniprésente d’instabilité qu’on accolait auparavant à la garde alternée. Ainsi en témoignent ce garçon de 11 ans : « « C’est très bien, j’ai deux chambres, j’ai plus de place. Dans ces deux chambres, c’est tout le temps différent. (…) J’ai les cadeaux des deux familles, de Noël, et aussi je peux connaître plus de gens. » ; et cette fille de 19 ans, après 14 ans de pratique : « C’est agréable de changer de lieu, deux atmosphères différentes, des gens différents. Ça coupe de la routine. »

Cette possibilité de bénéficier de deux domiciles risque-t-elle pour autant de perturber les jeunes enfants et leur construction identitaire du fait de l’absence d’un espace central de référence qui favoriserait leur intégration psychique ? Cette idée, fréquente chez les psychologues, demande à être prise au sérieux, même si nos enquêtes semblent attester du bien-être et de l’équilibre psychologique des enfants rencontrés. L’enquête réalisée récemment par François de Singly et Benoîte Decup-Pannier montre que les enfants dans ces situations construisent une cohérence de leur territoire permettant leur enracinement identitaire, selon trois stratégies. La première consiste à trimballer à chaque changement toutes ses affaires importantes dans un gros sac, ce qui permet d’investir identiquement les deux espaces. La seconde valorise au contraire les aller-retours entre les deux logements pour chaque affaire oubliée, ce qui réunit les deux espaces en un seul territoire. La troisième consiste à hiérarchiser les deux espaces, un logement devenant dominant et dépositaire des objets les plus importants, le plus souvent le logement maternel. « A chaque fois, donc, la dualité tend à être minimisée, grâce à ces tactiques qui renforcent le sentiment de n’avoir qu’un seul “chez soi”. » (De Singly, 2000, 227)

Dans cette situation, comme dans beaucoup d’autres possibles, l’enfant réalise un travail psychique d’intégration de la situation qui lui permet de ne pas se sentir clivé et d’investir ses deux espaces de vie comme partie prenante de son territoire, quitte à marquer symboliquement chacun d’entre eux comme tel. Les craintes étaient donc largement infondées, même si elles s’établissaient sur un constat renouvelé, celui de la nécessaire unité psychique de l’enfant, dont on constate là encore qu’elle dépend moins de la réalité matérielle que de la réalité psychique.

En parallèle, l’effet sur la situation des parents peut être très important. La vie sociale peut être réinvestie durant les périodes d’absence des enfants, et les parents ne s’en privent pas : « Au début, ça me paraissait impossible d’être libre un soir sur deux. Finalement c’est pas mal. Je peux faire des activités pour m’épanouir. C’est agréable. Je ne me culpabilise pas, je sais que mon fils est chez son père » ; et la vie amoureuse peut connaître un renouveau. Cela permet ainsi à beaucoup de mères de réinvestir une vie de femme bien souvent quelque peu délaissée. « En étant seule la moitié du temps, c’est plus facile c’est vrai de pouvoir retrouver un homme, par exemple. » Il est à remarquer que le taux de remise en couple des parents qui partagent cette résidence est équivalent à celui des parents « non gardiens », loin devant ceux qui s’occupent seuls de la quotidienneté de l’enfant… Ce qui rend bien compte de la disponibilité psychologique que redonne aux parents ce type de résidence.

Conclusion :
En conclusion il convient d’insister sur la complémentarité entre les bénéfices que peuvent retirer parents et enfants de cette pratique. Contrairement à ce que ses détracteurs – trop centrés sur des dysfonctionnements toujours possibles qu’ils ont eu à rencontrer – laissent entendre, ce n’est pas leur seul intérêt que les parents défendent lorsqu’ils évoquent ses bienfaits. Pratiquée dans de bonnes conditions, elle permet de réaliser pour certains parents une gestion optimale des tensions pouvant exister entre leur parentalité, leur conjugalité et leur individualité, en évitant que ces tensions n’en arrivent à se retouver en positions contradictoires et produisent – en supplément aux conflits conjugaux – des conflits intrapsychiques, qu’une autre solution rendraient insolubles et amènerait à refouler. Sans constituer la panacée, car les conditions de sa mise en place sont contraignantes et parfois impossibles à réunir, elle constitue pour beaucoup de famille la moins mauvaise des solutions qu’elles aient réussi à trouver pour organiser au mieux leur après-séparation.

Footnotes
[1] Jusqu’en 1975, au principe juridique de la gestion de l’après-séparation au regard des torts de chacun des conjoints pouvait s’opposer celui, plus socio-historique, de la prépondérance maternelle dans l’éducation, soutenu par tout le discours « psy » (Neyrand, 2000). L’année1975 marque alors le passage à l’intérêt de l’enfant comme nouveau principe de gestion.
[2] Rappelons que le divorce par consentement mutuel fut introduit en France dès 1792 par la constitution Révolutionnaire, qui l’instaurait en même temps que le mariage civil. Il disparaîtra avec le code Napoléon en 1804. Pour plus de développements, voir Gérard Neyrand et Marine M’Sili [1996].
[3] Voir notre analyse de cette perspective dans Neyrand, Rossi [2004].
[4] Ce qui ne signifie pas que les deux parents ne doivent plus être en conflit pour que puisse fonctionner une résidence alternée, la persistance du conflit à l’origine du désaccord conjugal n’exclut pas le bon fonctionnement de celle ci, comme j’ai pu le constater à plusieurs reprises. Cela suppose cependant une condition : que les parents soient à même d’isoler ce conflit du rapport à leur enfant, et que celui ci ne soit pas investi de la mission de le perpétuer. Cette position n’est pas facile à tenir peu après la rupture, alors que le conflit peut envahir le champ relationnel. C’est pourquoi l’appel au conseil conjugal, à la thérapie familiale ou à la médiation familiale (selon les cas) peut être utile à ce moment là. Ce qu’a reconnu le législateur en introduisant dans la loi de 2002 la possibilité de susciter une rencontre préalable avec un médiateur. De plus en plus d’ailleurs certains parents en font d’eux mêmes la démarche.

BIBLIOGRAPHIE
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NEYRAND Gérard, M’SILI Marine, Les couple mixtes et le divorce. Le poids de la différence, Paris, L’Harmattan, 1996.
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